Remettons le Liban sur les rails du progrès...

 

Le témoignage passionnant d’un cheminot du DHP

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PATRIMOINE

Vers le mois d'Août 1918 les nouvelles étant mauvaises pour les Allemands, des préparatifs de départ furent envisagés pour les troupes. Selon les bruits, la nouvelle ligne de résistance devait se former entre Alep et Adana.

Les troupes anglaises étaient entrées sur ces entrefaites dans Derra (Hauran) fin Août, de sorte que les Allemands qui étaient encore à Damas avec quelques Turcs firent précipitamment retraite vers Rayack. Le calme et la discipline régnaient encore quoiqu'ils eurent à subir durant cette retraite des pertes très sensibles. En effet, une partie des troupes anglaises avait déjà atteint les environs de Damas et dominait les hauteurs de la vallée dite : Souk Ouadi Barada, (vallée sillonnée par la ligne du D.H.P. et la route carrossable Damas-Rayack) elle mitraillait résolument les trains militaires et les quelques groupes isolés venant à pied sur la route.

Ce fut donc véritablement tragique car en plus du danger anglais il y avait aussi la crainte d'être massacré et dévalisé par les habitants de la région lesquels ne sympathisaient pas beaucoup avec l’Allemand et le Turc et se voyaient hantés par la misère.

Les troupes allemandes rescapées de ce dangereux parcours et qui arrivaient à Rayack étaient immédiatement chargées dans les trains et dirigées sur Alep.

J'étais personnellement chargé d’assurer ces trains et forcé de rester jour et nuit sur place à Rayack où il ne faisait pas très bon vivre, car les avions anglais bombardaient journellement la Base Aérienne Allemande qui s'y trouvait ainsi que la gare et les installations du D.H.P. Pendant ce temps les Allemands faisaient sauter à leur tour les ponts, les installations des Ateliers et les locomotives qu’ils ne pouvaient utiliser.

Ce manège infernal de démolition dura quatre longues et angoissantes journées au bout desquelles je pus enfin faire mes adieux au Directeur Dumand et à Toufic Bey, notre Chef de la Traction. Ils quittèrent eux-mêmes Rayack les derniers, quant à moi, je rentrais en toute hâte chez moi à Mallaka.

Dès les premiers jours de Septembre 1918 il n'y avait effectivement plus de militaires allemands ou turques dans le pays. Tous les haut placés Allemands ou Turques du Hedjaz et du D.H.P. avaient abandonnés leurs postes et étaient partis en Turquie. Les derniers Allemands en partant avaient fait sauter plusieurs travaux d'art de la ligne Rayack-Alep et Beyrouth-Damas puis faisaient dérailler des locomotives en pleine voie. Les Ateliers de Rayack et les magasins avaient été incendiés et plusieurs machines-outils endommagées, de même que quelques locomotives qu’ils ne pouvaient utiliser pour partir. Toutes ces destructions étaient effectuées en vue de retarder les Anglais lancés à la poursuite des fuyards.

Il restait au D.H.P. comme agents supérieurs :

Mr Stivanin, Chef de Section de la Voie (Autrichien), Mr Moussalli, Contrôleur de Mouvement (Libanais) et moi-même, f.f. d’Inspecteur de Traction (Suisse).

Vers la mi-Septembre 1918, les troupes Anglaises venant de Damas par la route, entrèrent à Rayack. Le Colonel Anglais commandant les troupes d’occupation installa son Q.G. à Karak (Mallaka).

Un matin, je fus convoqué avec mes deux collègues ci-dessus nommés pour me présenter devant le Commandant des troupes doccupation. Nous fumes introduits dans la tente du Colonel Anglais et placés en rang, deux soldats Indous au regard peu rassurant se placèrent derrière nous, baïonnette au canon. Après nous avoir scrupuleusement dévisagés il nous demanda de décliner nos noms et fonctions, ce que nous fîmes sentencieusement. Après un long silence et tout en prenant son thé, il nous ordonna d’un ton sévère et autoritaire de remettre en état dans les plus brefs délais, la voie sur Damas et Alep, ainsi que les Ateliers de Rayack, de rétablir la circulation des trains afin de pouvoir assurer le ravitaillement de ses troupes. II mettait à notre disposition tout ce que nous avions besoin comme matériel et main-d’œuvre. Nous constatâmes en effet que les Anglais avaient tout prévu pour remettre en état les voies.

Le Service de la Voie du D.H.P. se mit aussitôt à l'œuvre.

J’envoyais mon Chef Mécanicien Mr Caloyeros avec une équipe d'ouvriers pour relever les locomotives et les wagons que les Allemands avaient fait dérailler sur les voies. Personnellement, je me chargeais de remettre les Ateliers de Rayack en état. Ce travail savéra extrêmement dangereux car les Allemands, avant de partir, avaient posé des mines à retardement à certains endroits des Ateliers. Les spécialistes du Génie Anglais ( artificiers ) durent user de toute leur science pour désamorcer ces dangereux engins.

Une douzaine de jours plus tard les trains pouvaient reprendre leur service normal sur la ligne Rayack-Damas, ce qui causa une grande satisfaction aux Anglais. De même, les Ateliers de Rayack étaient en état de fonctionner à nouveau.

Nous nous trouvions dans chaque Service, sous les ordres d'un Commandant Anglais qui causait le français. Ces derniers purent nous faire obtenir un peu de farine blanche que l’armée Anglaise consommait alors, je la fis aussitôt distribuer aux ouvriers des Ateliers et du Dépôt, à la grande joie de tous.

C’est vers le 20 Septembre 1918 que nous apprenions l’heureuse nouvelle de l’Armistice, et quelle ne fut pas notre joie de savoir que quatre bateaux Français venaient darriver à Beyrouth avec un chargement de farine destinée à être distribuée à la malheureuse population du Liban !

Tout le pays était en fête, les cloches des églises sonnaient jour et nuit à toute volée, la population en liaisse faisait éclater sa joie et fêtait en délire la victoire tant attendue des Alliés.

Au début de Novembre 1918, nos anciens chefs Français arrivèrent soit de Turquie où ils étaient en détention soit de France, pour reprendre leurs anciens postes.

Peu à peu, le chemin de fer du D.H.P. reprenait son activité comme par le passé. Je demeurais quelques temps encore aux Ateliers de Rayack aux côtés de Mr Bernert (ancien Chef des Ateliers revenu de France) puis je fus transféré vers le début de l’année 1919 à nouveau à Alep où je repris mes fonctions de Chef de Dépôt.

Notre Chef de Service était alors Mr Gai, retourné récemment de France. Ce dernier me demanda de me rendre à Adana, où se trouvait un grand Dépôt du chemin de fer du Bagdad, afin de récupérer certaines pièces pour locomotives D.H.P. Ces pieces avaient été en réserve à Rayack mais les Allemands les avaient emportées avec eux lors de leur départ dans le but de gêner les réparations que les Anglais allaient faire entreprendre. Je retrouvais effectivement ces pièces à Adana, dans l’état que les Allemands les avaient laissées, et en ramenais un chargement de trois wagons à Alep où je repris à nouveau mes fonctions.

(...)

En 1921, la voie Tripoli-Homs que les Allemands avaient enlevée, ayant été posée à nouveau par la Légion étrangère Française, je fus transféré au Dépôt de Tripoli pour y monter l’Atelier et le Dépôt.

Deux années plus tard, je fus désigné pour remplacer à Alep le Chef des Ateliers du chemin de fer du Bagdad, le D.H.P. ayant prit la gérance de ce dernier. Je restais de ce fait six mois à Alep puis regagnais à nouveau mon poste à Tripoli.

En 1929 je fus transféré au Dépôt de Damas où je demeurais durant trois ans.

Le Dépôt de Damas ayant été supprimé en 1931, je fus transféré au Dépôt de Rayack devenu Dépôt de voie étroite et large.

Le 7 Octobre 1932, deux trains se tamponnèrent en gare de Laboué (VL), je fus chargé de la remise sur voie du matériel et exécutais ce travail avec célérité, dans les meilleures conditions, ce qui me valut d’être félicité par la Direction. (voir note No 20121 AA. Br.)

De même, le 27 Juillet 1934 il me fut confié de remettre sur pied une locomotive avec ses wagons, déraillés en gare de Araya (VE). La locomotive du type S.S. à crémaillère était couchée sur le flanc. Je fus à cette occasion également remercié et félicité pour mon comportement dans la remise en place de ce train. (voir note No 12122 AA. Gr).

(...)

En 19?? je fus nommé sous-chef des Ateliers de Rayack, cette nomination me fit extrêmement plaisir.

Nous avions à cette époque comme Chef des Ateliers, Mr Labruni, ce dernier démissionna peu de temps après, il fut remplacé par Mr. Goddard, ingénieur arrivé de France.

A mon arrivée aux Ateliers je constatais de suite qu’il y régnait un véritable désordre. Les Ateliers étaient effectivement mal dirigés. Il existait des partis-pris et la discorde régnait entre supérieurs et chefs-d’équipe d'où il s'ensuivait que le rendement en souffrait considérablement.

Je fis comprendre à. Mr Dugourd alors Chef des Ateliers, que ce désordre ne pouvait continuer, il se rallia à mon point de vue et me donna carte blanche pour remédier à cet état de chose.

Je commençais par organiser les équipes d'ouvriers dans les différents Services, en tenant compte de la capacité et de l’ancienneté du personnel. J’obtins déjà dans ce domaine et assez rapidement, un excellent résultat.

Une installation plus rationnelle des différentes machines outils était indispensable si l'on voulait obtenir un meilleur rendement dans la production. Je déplaçais certaines installations et effectuais petit à petit différentes modifications aux machines-outils pour permettre l'usinage de certaines pièces sortant des capacités normales de ces machines.

Je montais une machine actionnée par moteur électrique, pour rectifier sur place les feurures des tiroirs cylindriques des locomotives à surchauffe, évitant de la sorte le retrait des feurures, travail très pénible.

Je construisis un grand ventilateur qui permit dalimenter simultanément sept bouches à feu dans les forges, et modifiais les prises d'air existantes.

Je confectionnais un four à mazout pour chauffer les bandages à embattre sur roues, surmonté d’un pont de levage actionné par un palan à air comprimé.

Jexécutais plusieurs autres grands travaux que je jugeais indispensables dans les Ateliers, tels que : Pont de relevage, fosses permettant de retirer les essieux sous les locomotives, installation spéciale pour apports de métal à l'électrode sur bandages, aménagement de remplacement des bascules de réglage des poids supportés par les essieux sous les locomotives, et plusieurs autres travaux trop longs à citer.

En 1936 Mr Dugourd fut transféré à Damas et nommé f.f. d'Inspecteur aux Ateliers de Cadem, chemin de fer du Hedjaz, il fut remplacé à Rayack par Mr Petit, précédemment Inspecteur de Traction. Je n’ai jamais pu connaître le motif pour lequel Mr Dugourd a été transféré à Damas, il sagissait probablement là d’une intrigue qui s’est nouée à la Direction.

Mr Petit s'occupa du Bureau Technique des Ateliers alors que je me chargeais de la marche proprement dit des Ateliers.

Un an plus tard, Mr Petit fut à son tour transféré pour un motif toujours inconnu, je restais alors seul prenant en charge le Bureau Technique et assurant en même temps la marche des Ateliers.

En 1939 je fus nommé Chef des Ateliers de Rayack et conservais ce poste jusqu’en 1940, année où je pris ma retraite à 60 ans pour limite d’âge.

Du 2 Septembre 1939 date de la déclaration de la deuxième guerre mondiale jusqu’au 8 Mai 1945 fin des hostilités, le pays fut occupé par les français vichystes d'abord puis par la France libre du Général de Gaulle aidée par les britanniques.

Nous n’eûmes pas beaucoup à souffrir durant la dernière guerre, certains produits de première nécessité devinrent rares, les prix en général furent élevés d'où il s’ensuivit naturellement que bien des personnes s’enrichirent plus ou moins malhonnêtement. L’on peut néanmoins dire qu’il n’y eut pas de véritable misère dans le pays.

Vers les derniers mois de la guerre nous fumes cependant assez sérieusement alertés par l’aviation Anglaise qui venait bombarder la Base Aérienne Vichyste de Rayack et les installations ferroviaires du D.H.P.

Le 27 Mai 1941 je fus décoré de la Médaille d'Argent du Mérite Libanais. (Décret No 939 E.B.).

Mes 46 années de service continu au chemin de fer D.H.P. peuvent enfin se résumer comme suit :

Entrée au D.H.P. en 1895 comme apprenti-ajusteur, quitté en 1940 comme Chef des Ateliers de Rayack. Pendant toute la durée de mon service qui fut souvent très mouvementé et pénible j’eus l’occasion d’avoir plusieurs chefs, tous eurent beaucoup d'estime pour moi et eurent confiance en moi, de mon côté je me suis toujours efforcé de mériter cette estime et cette confiance en remplissant de mon mieux ma tâche.

Je les remercie bien sincèrement pour la compréhension et l’amabilité qu’ils m’ont toujours témoignés.

Deux mois après que je quittais le D.H.P., la Direction me fit demander et me proposa le poste de Chef des Ateliers au chemin de fer du Hedjaz à Cadem/Damas. Ayant appris cependant qu'il se tramait à cette époque des intrigues politiques dans ce chemin de fer, je déclinais courtoisement cette offre.

2ème partie

“Le 27 Mai 1941 je fus décoré de la Médaille d'Argent du Mérite Libanais.”

Nous remercions chaleureusement Mme Nicole KHEIR de nous avoir transmis le témoignage émouvant de son aïeul. Pour préserver l’intimité de la famille, certains passages trop personnels ont été coupés.